J'aime beaucoup cette prose Jean Pierre Rosnay...
@evanescence@
Des plaisirs de la chair, elle exigeait qu'ils fussent illicites et me parlait d'une voix d'ange, empruntée à un coquillage, lentement et avec intérêt, des mérites de son mari et de sa petite, plus petite fille encore, qui cueillait, paraît-il, des groseilles par tous les temps, dans un jardin d'alentour. D'autres fois, il fallait que je la respecte des heures durant. Elle était ma jeune cousine, à qui je devais donner des leçons de piano, tout en prenant bien soin de son innocence. Dans la vaste pièce, exhumée sans doute d'un château du treizième, il y avait une cheminée où brûlaient, avec d'infinis soupirs et des soubresauts d'étincelles, les arbres les plus exaltés de la forêt voisine. Elle, nue, apparemment sans y penser, jouait quelques pièces composées pour l'orgue d'église et je devais, sans qu'à aucun moment elle le pût soupçonner, me masturber comme un collégien. Elle n'avait de goût que pour le mensonge, répètant volontiers, de cette voix d'ange empruntée à un coquillage: je suis fausse, délibèrément, par nature
Lorsqu'ainsi je devenais cousin, chargé de son éducation musicale, elle exigeait que je sois très pauvre, pratiquement affamé, ébloui par le luxe tranquille dans lequel elle se mouvait sans ostentation, laissant choir des bijoux d'une exceptionnelle valeur, dans la cage de l'escalier, étant bien convenu qu'il ne me fallait surtout pas y prendre garde et me baisser pour récolter ces perles ou diamants futiles; faute de quoi elle me crachait au visage, jusqu'à ce qu'exaspéré je la frappasse, lui extirpant de longues plaintes, dont elle était extrémement friande.
Dites-moi, qui joue cet adagio lancinant au fond de moi et ce que fait parmi mes souvenirs cette femme machinale et nue, et ce qu'elle cherche sur les toits à une pareille heure ?
Dites-moi ce que je fais au fond du fleuve espace-temps et qui a brûlé le ciel de la flamme d'un invisible chalumeau, jusqu'à ce bleu douloureux.
Dites-moi, ce que je fais depuis des siècles à attendre qui j'attends.
Une fois, nous roulions en carrosse. Elle s'était mariée le jour même à un riche seigneur. J'étais le page boiteux, qui bégaie et, prétextant quelque migraine, elle avait demandé qu'on la laissât seule avec moi, pour que je puisse lui réchauffer la plante des pieds de mon haleine. Dehors, il neigeait et l'on entendait à peine le bruit des ornières du chemin. Elle avait rejeté sa tête en arrière, son visage dissimulé dans un vaste châle de haute laine moirée et avec une détermination et une force sans commune mesure avec son apparente fragilité, tirant ma tête à elle par les cheveux, elle m'avait agenouillé entre ses genoux. Ainsi, littéralement plongé dans une féerie de soie et de broderies immaculées, moi, le petit page bêgue et boiteux, je dus pendant tout ce fabuleux voyage, contraint aux conditions d'un inconfort extrême, embrasser, laper, ce que, jusqu'à ce jour, personne n'avait approché, si ce n'est d'imagination. ous arrivâmes à un poste. Le postillon cria quelque chose comme : si Madame le désire, elle pourra prendre quelque repos; nous n'allons pas changer les bêtes, les nôtres sont incomparablement sûres. Quand elles auront soufflé, nous repartirons. Alors, elle parut émerger d'un univers mental étrange, où j'étais à la fois présent et accessoire, ouvrit son châle de haute laine moirée, me montra un regard clair où le plaisir ne semblait décidé à capituler ni devant la rumeur publique, ni devant la pudeur, et m'ayant aidé à me relever, s'agenouilla à ma place, libéra mon sexe, le caressa longuement, comme s'il se fut agi d'un oiseau tombé du nid, l'effleura de ses lèvres et de la langue puis, soudain boudeuse, se retourna, se lova contre moi. Je l'entendis encore pleurer, prier peut-être.
Mais ici, je ne suis plus qu'à demi responsable de ce que ma mémoire restitue. J'étais rendu ailleurs, dans un domaine où la conscience perd prise, entré en elle par où elle avait choisi, moi, le petit page bêgue et boiteux, ne lésant de la sorte en rien, sur le sacro-saint chapitre de la virginité, celui qui la conduisait à ses noces avec tout le faste qui convient quand on est homme de qualité : triple attelage harnaché de neuf et d'ancien, postillon oeil bon, poignet délié, ayant servi dans les armées du roi, dame de suite avec des jarres d'huile de palme et de lait d'amandes, dans deux fourgons supplémentaires, escorte de lansquenets prélevés sur le meilleur de la chiourme des galères - et petit page bêgue, claudicant, pour le service privé de la damoiselle en chemin vers l'église où l'archidiacre, revêtu de ses ornements d'apparat, attendait celle dont le fantôme rêgne encore, de la colline que vous apercevez là-bas, entre ces arbres, jusqu'aux marais où, dit-on, il est prudent de ne pas s'aventurer nuitamment sans une bonne arquebuse et trois poires de poudre noire
jean pierre Rosnay